AUTOPSIE D'UNE CONTRARIÉTÉ RUSÉE Dans ma gorge, un petit noeud. Dans mon ventre, un truc qui me dérange. Dans ma tête, des idées, occupées à s'entrechoquer. Elles prennent plaisir à m'échapper, à se bourrer la gueule, à se chiffonner, à tenter parfois de se réconcilier. Je les observe contrarié. J'aimerais bien les apaiser. Je voudrais qu'elles vibrent ensemble, qu'elles sachent s'aimer pour m'animer sans me démanger. J'oscille entre l'envie de les supprimer, le besoin de les laisser s'exprimer, et le désarroi de ne pas arriver à me décider. Fatigue, vague déprime, diffuse contrariété. Serait-ce à cause de toutes ces clopes écrasées dans le cendrier? De ces nuits trop courtes, de cet acharnement à travailler, de tous ces projets qui se battent en moi pour avoir la priorité? Un peu de tout ça, oui, je crois. Et puis non, ce n'est pas tant ça. En vérité, je suis amoureux. Ça devrait me rendre heureux, béat, content d'être une fois de plus remué par ces sentiments que je trouve si importants. Mais voilà pas que c'est plus compliqué. Que je culpabilise d'être ainsi préoccupé. Je pense à elle, beaucoup. J'ai envie de la voir, de lui parler, de l'écouter. De sauter à pieds joints dans des flaques avec elle à trois heures du matin. De dormir encore moins pour voler de ces instants que nos vies n'autorisent pas si souvent. Je pense à tout cela, et elle est loin. Peut-être qu'elle aussi pense à moi, à ce moment là. Mais probablement n'a-t-elle que guère le temps de replonger dans nos moments. Certainement est-elle très prise par ses projets, comme je le suis souvent par les miens. Assurément faut-il que je sois patient, que je vaque à mes passions et implications, d'ici que nous nous retrouvions. J'ai envie de lui témoigner cette envie, cette attention. Mais je n'ose pas, et celle-ci se transforme en tension. Peur de trop lui demander, dans un moment ou je sens qu'elle doit se consacrer à des projets qu'elle a souhaité pendant des mois. Crainte qu'elle perçoive mes propositions comme incompatibles avec l'exaltation collective à laquelle elle se consacre ces temps derniers. Soucis à l'idée d'exposer mon anxiété, à me livrer dans ma fragilité, à montrer combien cette relation m'est chère, malgré mes autonomies, mes assurances, ma vie. Alors je ne dis pas, ou peu, ou moins. J'attends de ses nouvelles et guette mes mails encore plus que de raison. À défaut de lui dire mon impatience et d'assumer mon affection, je cherche dans ses mots des traces d'une semblable précipitation. Sa sérénité me renvoie à mon excès, et me pousse à l'enfouir plutôt que le dévoiler. Je tergiverse intérieurement pour savoir si je dois dire ou pas. Construit des scénarios, pour penser les réactions qu'elle aura. Et me sens bête, profondément, d'avoir peur de dire des choses aussi triviales que ça. Mais pourquoi? Pourquoi le sentiment me cause-t-il tant de tracas, pourquoi le manque d'une personne chère serait-il honteux comme ça? Je suis pourtant persuadé qu'il ne l'est pas. Ai la plus haute considération pour l'attention portée aux relations, pour cette implication émotionnelle, ces préoccupations... quand on me les témoigne. Mais quelque part, cette petite voix. Je dois être fort et assuré, encourager l'autonomie de la personne aimée, et ne pas l'encombrer de mes élans distants, de mon besoin d'affection, de confirmation de nos sentiments dans le temps. Un idéal de relation brisant avec le couple, sa monotonie et sa prison. Un désir de liberté partagé, mais aussi d'intensité. De compréhension et d'invention. Qui se retourne parfois contre moi. Une analyse des relations qui bride ma spontanéité, me fait craindre des interprétations de ma passion, me pousse à angoisser de désirer. Une culture de l'affection qui finit par laisser peu de place à l'impalpable, à ces lumières dans les yeux, à ces mots silencieux, à la beauté complexe de nos associations. Mais surtout, peut-être, une culpabilité de garçon à trop agir dans la relation, une peur d'écraser par ma présence et de coller aux schémas de pression qui sont le lot commun des relations. Et si je sortais mon regard de ces dangers, et que j'affrontais le risque de me tromper? Et si j'appelais à témoigner tous ces moments ou mon sentiment amoureux a été reçu avec délectation? Et si je faisais confiance à ce qu'on a bâtit, à nos complicités partagées, pour avancer, sans toujours interroger des yeux l'autre, qui peut ne pas souhaiter porter entière cette responsabilité? Et si, quoi qu'il arrive, je garde pour moi les moments que nous avons tou-te-s deux savouré? Et si j'ose trouver de la beauté à ce sentiment qui me traverse, avoir confiance en ces remous, y voir le gage d'une relation forte, qui me transporte? Et si j'accepte que ces moments d'absence, pour nécessaires qu'ils sont, impliquent des passages douloureux? Hmm, oui. Essayer. Novembre 2004, darkveggy.