COMPTER JUSQU'À QUATRE... Elle chante à tue-têtes des chansons qu'elle seule connait, des chansons de petites filles et de femmes en colère. Elle fait des déclarations de guerre, des clins d'oeil, tire la langue, sourit puis prend un air sévère. Elle sautille et pétille. Souvent elle rigole, crie parfois, fait croire qu'elle est folle. Elle suce son pouce quand elle dort, comme un enfant. Parle fort le reste du temps. Elle est intelligente et éloquente. A arrêté l'école parce que trop révoltée. Discute théorie et philosophie, et impressionne plutôt les gens. Exigente et obstinée, elle se fait parfois cheffe, tout en prétendant faire semblant. Elle va dans les cimetierres chercher des fleurs. Elle vole dans les magasins, tout le temps. Chie sur le capitalisme ouvertement. Détruit le patriarcat avec ses dents. Elle invente des slogans. Peint sur les murs de temps en temps, de préférence la nuit, en ville, pour contaminer les gens. Elle offre des cadeaux minuscules et délicats aux gens. Elle choisit d'aimer multiple, simultanément. Refuse de s'enfermer dans un amour exclusif. A démissionné du cursus hétéronormé, et construit sa sexualité en incluant toutes ces autres possibilités. Elle est de ces gens indomptables, inspirés et turbulents. Elle est anarchiste, elle est féministe, radicalement. Elle aime jouer le théâtre de la vie. S'y jette avec passion et délectation. Change trois fois par jour de vêtements, empruntant des styles des plus différents. Savoure la ringardise et cultive son côté décalé. Conserve son air détaché, joue d'un accent vulgaire et tranché. Bidouille le genre en pratiquant la mutation. Passe d'une robe de princesse aux cheveux rasés pour se faire garçon. Elle est un bolide social, aux allures de char blindé. Déterminée, elle ose cependant douter. A même besoin, parfois, de se recroqueviller, d'être rassurée. De dormir et de boire moins de café. De fumer plus de clopes en se demandant si le romantisme est ou non une notion à éradiquer. Elle m'envoie des mails charmants, avec des mots, avec des liens, avec des blancs. Je lui prête ma chambre quand je m'en vais. Elle la retourne de fond en comble, et oublie toujours de la ranger. Elle y fait des piles avec tous mes vêtements après les avoir portés. Elle y sème ses passions et ses idées, sous la forme de bouts de papier griffonés. Elle y laisse à voir son rythme de vie effréné, par tâches de café interposées, paquets de tabac vidés, et expositions de cendrier. Elle y déploie son laboratoire de livres et de dictionnaires, pour y produire des textes un peu cryptiques, souvent poétiques et toujours politiques. Elle sature mon disque dur, monte des galleries de dirigeants soviétiques, change le fond d'écran pour une image pornographique, et crée des fans-clubs digitaux, en commençeant par Michel Foucault. On s'est rencontrés au hasard des échanges informels & intersquats d'un certain milieu. On s'est trouvés curieux. On s'est d'abord découverts, timidement, à travers nos bouts d'écrits respectifs, un peu. On s'est croisés dans les couloirs, on a échangé des regards tantôt peureux tantôt désireux. On a vite trouvé à disserter et à comploter, sur nos corps, sur le jeu, l'espace public et le milieu. On s'est rapprochés, en buvant du jus d'orange dans des verres à pied. Et au terme d'un moment savoureux mêlant regards appuyés et déconstruction lucide des codes du jeu amoureux, on a réussi à se toucher. On s'embrasse sur le toit de ma maison, sous les regards effrayés des voisins sur leur balcon. On chahute dans le couloir en rigolant, en se tapant la tête contre les murs, effrayant nos cohabitant-e-s. On se donne des rendez-vous curieux, d'un goûter dans une voiture abandonnée à la promenade sous un tunnel mal éclairé. On parle de trucs durs et pas sérieux, on invente des légendes et pense aux extra-terrestres, puis on discute gravement de l'état de notre monde désastreux. On fait la révolution, chacun dans notre coin, dans nos activités, pour se retrouver ensemble à la porter. On se parle sur IRC, par ordinateur interposé. On se fait des compliments, et parfois, on s'avoue bien s'aimer, vraiment. Il arrive qu'on se fasse des bisous passionnés. Qu'on mette du scotch sur nos seins, qu'on s'enlace dans des cables réseaux, qu'on se morde, qu'on bave, qu'on fasse du bruit aussi. Je suis amoureux, un peu, ou plein. Notre relation n'a pas de nom, pas de contrat. Frivole, instable, contextuelle et pourtant dense, importante, intense. Elle est cette entorse à ma compréhension des relations. Cette excroissance, cette exception. Elle est absente de garantie, incertitude du lendemain, mais le plaisir est reconduit. Elle cohabite avec d'autres relations. D'autres filles, d'autres garçons. Et pourtant, point de jalousie. Complicité légère et grands moments, qui ne semblent pas s'encombrer de rivalités. Amoureux, oui, sûrement. Mais porté par ces possibles, plus qu'enfermé dedans. Crois-je. Oui, certainement! un darkveggy, un matin de 8 mars 2004